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La
question sociale est devenue mondiale
3.
Aujourd'hui, le fait majeur dont chacun doit prendre conscience
est que la question sociale est devenue mondiale. Les peuples de
la faim interpellent aujourd'hui de façon dramatique les peuples
de l'opulence. 8. Laissé à son seul jeu, le mécanisme de l'économie
moderne entraîne le monde vers l'aggravation, et non l'atténuation,
de la disparité des niveaux de vie : les peuples riches jouissent
d'une croissance rapide, tandis que les pauvres se développent lentement.
Le déséquilibre s'accroît : certains produisent en excédent des
denrées alimentaires qui manquent cruellement à d'autres, et ces
derniers voient leurs exportations rendues incertaines. 13. Désormais,
les initiatives locales et individuelles ne suffisent plus. La situation
présente du monde exige une action d'ensemble à partir d'une claire
vision de tous les aspects économiques, sociaux, culturels et spirituels.
14. Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique.
Pour être authentique, il doit être intégral, c'est-à-dire promouvoir
tout homme et tout l'homme. 18. Cette croissance personnelle et
communautaire serait compromise si se détériorait la véritable échelle
des valeurs. Légitime est le désir du nécessaire, et le travail
pour y parvenir est un devoir : "si quelqu'un ne veut pas travailler,
qu'il ne mange pas non plus". Mais l'acquisition des biens temporels
peut conduire à la cupidité, au désir d'avoir toujours plus et à
la tentation d'accroître sa puissance. L'avarice des personnes,
des familles et des nations peut gagner les moins pourvus comme
les plus riches et susciter chez les uns et les autres un matérialisme
étouffant.
19.
Avoir plus, pour les peuples comme pour les personnes, n'est donc
pas le but dernier. Toute croissance est ambivalente. Nécessaire
pour permettre à l'homme d'être plus homme, elle l'enferme comme
dans une prison dès lors qu'elle devient le bien suprême qui empêche
de regarder au ciel. Alors les cœurs s'endurcissent et les esprits
se ferment, les hommes ne se réunissent plus par amitié, mais par
l'intérêt, qui a tôt fait de les opposer et de les désunir. La recherche
exclusive de l'avoir fait dès lors l'obstacle à la croissance de
l'être et s'oppose à sa véritable grandeur : pour les nations comme
pour les personnes, l'avarice est la forme la plus évidente du sous-développement
moral. 26. Mais un système s'est malheureusement édifié sur ces
conditions nouvelles de la société, qui considérait le profit comme
motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi
suprême de l'économie, la propriété privée des biens de production
comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes.
Ce libéralisme sans frein conduisait à la dictature à bon droit
dénoncée par Pie XI comme génératrice de "l'impérialisme international
de l'argent". On ne saurait trop réprouver de tels abus, en rappelant
encore une fois solennellement que l'économie est au service de
l’homme.
29.
Il faut se hâter : trop d'hommes souffrent, et la distance s'accroît
qui sépare le progrès des uns, et la stagnation, voire la régression
des autres. 32. Qu'on nous entende bien : la situation présente
doit être affrontée courageusement et les injustices qu'elle comporte
combattues et vaincues. Le développement exige des transformations
audacieuses, profondément novatrices. Des réformes urgentes doivent
être entreprises sans retard. A chacun d'y prendre généreusement
sa part, surtout à ceux qui par leur éducation, leur situation,
leur pouvoir, ont de grandes possibilités d'action. 33. La seule
initiative individuelle et le simple jeu de la concurrence ne sauraient
assurer le succès du développement. Il ne faut pas risquer d'accroître
encore la richesse des riches et la puissance des forts, en confirmant
la misère des pauvres et en ajoutant à la servitude des opprimés.
Des programmes sont donc nécessaires pour "encourager, stimuler,
coordonner, suppléer et intégrer", l'action des individus et des
corps intermédiaires.
Il
appartient aux pouvoirs publics de choisir, voire d'imposer les
objectifs à poursuivre les buts à atteindre, les moyens d'y parvenir,
et c'est à eux de stimuler toutes les forces regroupées dans cette
action commune. Mais qu'ils aient soin d'associer à cette œuvre
les initiatives privées et les corps intermédiaires. Ils éviteront
ainsi le péril d'une collectivisation intégrale ou d'une planification
arbitraire qui, négatrices de liberté, excluraient l'exercice des
droits fondamentaux de la personne humaine. 58. La règle de libre
échange ne peut plus - à elle seule - régir les relations internationales.
Ses avantages sont certes évidents quand les partenaires ne se trouvent
pas en conditions trop inégales de puissance économique : elle est
un stimulant au progrès et récompense l'effort. C'est pourquoi les
pays industriellement développés y voient une loi de justice. Il
n'en est plus de même quand les conditions deviennent trop inégales
de pays à pays : les prix qui se forment "librement" sur le marché
peuvent entraîner des résultats iniques. Il faut le reconnaître
: c'est le principe fondamental du libéralisme comme règle des échanges
commerciaux qui est ici mis en question. 66. Le monde est malade.
Son mal réside moins dans la stérilisation des ressources ou leur
accaparement par quelques-uns, que dans le manque de fraternité
entre les hommes et entre les peuples. 84. Hommes d'Etat, il vous
incombe de mobiliser vos communautés pour une solidarité mondiale
plus efficace, et d'abord de leur faire accepter les nécessaires
prélèvements sur leur luxe et leurs gaspillages, pour promouvoir
le développement et sauver la paix. Délégués aux organisations internationales,
il dépend de vous que les dangereux et stériles affrontements de
forces fassent place à la collaboration amicale, pacifique et désintéressée
pour un développement solidaire de l'humanité dans laquelle tous
les hommes puissent s'épanouir.
PAUL
VI, Encyclique Populorum Progressio, 1967
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